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Chirurgie bariatrique : contre-indications et complications psychiatriques

Aude Lecrubier

AUTEURS ET DÉCLARATIONS 

21 juin 2016

 

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Nice, France

Quelles sont les contre-indications psychiatriques à la chirurgie bariatrique ? Quelles peuvent être les complications psychiatriques post-intervention?

 

                                    Dr Faredj Cherikh              

        

A l’occasion de la présentation du livre blanc sur l’optimisation du suivi des patients après chirurgie bariatrique (voir article), Medscape a interrogé le Dr Faredj Cherikh (Psychiatre, CHU Nice, Chef de Service d’Addictologie), membre du groupe de travail, sur les particularités du suivi psychiatrique des patients ayant recours à cette procédure.

 

Quelles sont les contre-indications psychiatriques à la chirurgie bariatrique ?

Dr Faredj Cherikh :

Les seules contre-indications à la chirurgie bariatrique d’un point de vue psychiatrique sont la boulimie nerveuse et l’anorexie mentale.

Cependant, il faut rajouter à ces troubles alimentaires, les pathologies psychiatriques non stabilisées.

En ce qui concerne la boulimie nerveuse et l’anorexie mentale, leur dépistage est l’affaire de tous, pas uniquement celle du psychiatre. La chirurgie bariatrique n’est envisageable que lorsque ces troubles sont stabilisés après vérification qu’ils sont réellement suivis par des structures ou des praticiens spécialisés.

Dans le cas des patients obèses, les patients boulimiques ne sont pas normo-pondérés car ils ont perdu l’activité de compensation qui leur permet de ne pas prendre de poids (vomissements provoqués, activité physique, laxatifs…).

Or, le problème est que si l’on passe à côté d’un vrai comportement boulimique et que le patient est opéré, il peut développer une évolution anorexique (les patients boulimiques ont souvent des antécédents anorexiques) qui peut mettre sa vie en danger.

 

Qu’en est-il des autres troubles psychiatriques ?

Dr Faredj Cherikh : 

On peut opérer les patients souffrant d’autres troubles psychiatriques quand ils sont stabilisés et bien suivis. Il est possible d’obtenir de très bons résultats en veillant à ce que les patients schizophrènes ou souffrant de troubles de l’humeur comme la bipolarité prennent bien leurs traitements. Cela contribue à leur permettre de bénéficier des nouvelles thérapeutiques médico-chirurgicales de l’obésité, à diminuer la perte de chance observée dans cette population et à limiter la stigmatisation.

Il est très important de former les psychiatres et les psychologues aux spécificités de prise en charge des patients obèses.

Nos patients psychiatriques prennent énormément de poids en raison de leur hygiène de vie, de leur sédentarité, et parfois de leurs traitements. Il serait injuste de ne pas les prendre en charge. Il s’agit de les accompagner et d’augmenter leurs chances d’accéder aux soins. C’est pour cela qu’il est très important de former les psychiatres et les psychologues aux spécificités de prise en charge des patients obèses.

 

Quelles sont les principales complications psychiatriques associées à la chirurgie bariatrique ?

Dr Faredj Cherikh :

A la suite de l’opération, les gens peuvent perdre jusqu’à 50 % de leur poids et ne plus se reconnaitre. Ils reviennent en consultation 3, 6 ou 9 mois après la chirurgie en portant leurs anciens habits trop grands sans même s’en rendre compte. Il y a parfois un décalage entre l’amaigrissement corporel et ce que le psychisme peut assimiler. Il s’agit d’une réaction d’adaptation qu’il faut accompagner. Il faut retrouver une cohérence entre le psychique et le côté corporel.

La perte de poids peut également être très déstabilisante car la surcharge pondérale sert parfois de « carapace » au patient. Lorsque cette protection disparait, les patients se sentent mis à nus. Ils se retrouvent démunis et peuvent développer une dépression réactionnelle ou un malaise existentiel qui souvent nécessite une prise en charge psychothérapeutique et/ou médicamenteuse.

 

Enfin, un certain nombre de patients obèses mangent de façon auto-médicamenteuse pour gérer le stress, compenser des déceptions ; ils développent une conduite addictive alimentaire typique. Il faut repérer de telles attitudes avant l’opération mais aussi en tenir compte après. Lorsqu’ils sont opérés, les patients perdent cette fonction de régulation qui leur permettait de « compenser » et sont à risque de dépression et/ou de substitution de l’addiction alimentaire par une autre addiction. Il semble qu’environ 20 % des patients obèses opérés développent une addiction à l’alcool dans les 2 à 5 ans qui suivent. Il faut absolument repérer ces troubles alimentaires avant l’opération, et informer les patients de l’existence de cette fonction alimentaire pour qu’ils puissent modifier leur comportement alimentaire après, ce qui n’est pas évident s’ils ne sont pas accompagnés.

Les patients avec hyperphagie, compulsions alimentaires ou hyperphagie boulimique nécessitent un suivi obligatoire aussi bien sur le plan psychologique que diététique avant et après interventions.

Les patients avec hyperphagie, compulsions alimentaires ou hyperphagie boulimique nécessitent un suivi obligatoire.

On se doit d’informer nos patients que ces troubles alimentaires ne sont pas des contre-indications à la chirurgie pour les inciter à mieux les décrire, et nous les rapporter. Ce qui nous permettra de les prendre en charge précocement, même avant chirurgie et ce pour optimiser les résultats à moyen et long court.

 

En pratique, comment améliorer la prise en charge psychologique ou psychiatrique des patients qui ont recours à une chirurgie bariatrique ?

Dr Faredj Cherikh :

L’objectif est de créer un réseau psy-obésité pour sensibiliser d’avantage les psychologues et les psychiatres aux enjeux soulevés par cette pathologie.

D’autre part, il faut que soit développé un module de formation national à l’adresse des médecins généralistes, des psychologues et des psychiatres qui soit dédié spécifiquement à l’obésité.

Peu de psychiatres et de psychologues sont sensibilisés aux conséquences psychiques des pathologies somatiques et en particulier à l’obésité. Or, les personnes obèses qui vont avoir recours à une chirurgie bariatrique doivent pouvoir bénéficier d’un accompagnement psychiatrique ou psychologique adapté. Il y a énormément de réactions psychologiques à l’obésité en elle-même, à la chirurgie et à la post-chirurgie.

Il ne s’agit pas de psychiatriser la chirurgie bariatrique mais de donner des outils à nos collègues chirurgiens, endocrinologues ou nutritionnistes et d’apporter des éléments de cohérence.

REFERENCES :

1. CNAO. Conférence de presse de présentation du livre blanc « Chirurgie bariatrique : améliorer le suivi postopératoire des patients ». 10 mai 2016.

2. Addictions et troubles alimentaires associés, Faredj Cherikh, EM Consulte, octobre 2010